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30.06.2007

A la petite cuillère

Après "And The winner is" posté il y a quelques semaines, une nouvelle petite fiction d'un genre tout différent

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Paris. Dimanche 29 Mai 2005. 18h52.

J’habite un très grand appartement. Je ne vis pas avec Maman et mon appartement n’est pas située Rue Saint Lazare comme dans la chanson d’Aznavour mais Rue Corneille dans le 5ème arrondissement.

Je ne vis pas avec ma mère mais pour autant il faut que je l’appelle ce soir : c’est la fête des mères. Si je rate cette occassion, je peux m'attendre à deux mois de silence radio de sa part.

L’eau de mon bain est en train de couler : j’adore prendre des bains. Jusque – là, ma vie est normale (j’ai hésité avec banale mais je préfère normale). Disons que pour résumer rapidement : j’ai la trentaine (enfin trente cinq ans mais tant que je n'ai pas passé trente six ans, il est hors de question de parler de quarantaine), je vis en couple, nous n’avons pas d’enfants et de bons moyens financiers (il y a peut-être un lien d’ailleurs). Pour les enfants, on s’entraîne avec deux poissons rouges Jules et Jim que j’adore. J’adore l’amour et le cinéma alors les poissons rouges n’ont pas eu le choix pour les prénoms.

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Mon dimanche soir s’annonce passionnant et pourtant je n’aime pas le dimanche. Ne rien faire de particulier c’est pour cela que le dimanche existe visiblement mais c’est aussi pour cela que je ne les aime pas je crois. J’ai généralement besoin d’action, de rythme, de piment mais aujourd’hui le baromètre de mon humeur s’est arrêté sur « temps calme ». J’habite Rue Corneille : une aubaine pour une fille qui aime lire et qui travaille dans une librairie du quartier latin. La musique est ma deuxième passion : une mélomane avertie et passionnée. J’ai été incollable pendant des années à FA-SI-LA Chanter. Je ne demande pas la légion d’honneur pour cela mais quand même j’étais forte. Depuis que Corneille, le chanteur cartonne le nom de ma rue réunit désormais mes deux passions. Depuis je prends un malin plaisir à me dire que je veux vivre chaque jour comme le dernier.

Je vous disais donc que je ne suis pas une « Sunday Addict » et pourtant ce dimanche, je l’ai trouvé bien, très bien même. J’ai passé une grande partie de ma journée au Jardin du Luxembourg, c’est à deux pas de chez moi. J’ai dû me répéter au moins dix fois sans en connaître la raison profonde « Je ne sais pas ce que j’ai, j’aime bien ce dimanche ».

J’adore le Luxembourg, ses pelouses et son bassin parce qu’il me fait penser à une oasis ombragée et rafraîchissante en plein cœur de Paris. J’aime bien mettre son nom en parallèle de ce petit pays méconnu mais magnifique coincé entre la France, l’Allemagne et la Belgique. Une oasis tout aussi ombragée et rafraîchissante pour qui a de l’argent à placer. Je connais ce pays car mon homme travaille dans la finance. Je suis allé le rejoindre plusieurs fois sur place. Nous étions à Vianden : un petit village luxembourgeois charmant et coupé du temps à la frontière allemande.

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Il ne faut pas grand-chose pour m’étonner et je peux vous garantir que je m’étonne beaucoup : je suis une fan des petits riens qui font tout et des plaisirs basiques en tout genre. Petite, ma mère me disait toujours « Ma fille, ton étonnement m’étonnera toujours » : c’était sa phrase favorite. C’est devenu la mienne également.

Aujourd’hui le temps est magnifique et le ciel est d'un bleu exceptionnel. C’est important qu’il fasse beau le dimanche sinon je ne vois pas l’intérêt. Je cherche un intérêt à tout : c’est un de mes problèmes principaux.

Le dernier roman de Beigbeder en main, mes lunettes de soleil en position et 5 euros en poche pour prendre un café au coin du Boulevard Saint – Michel avec vue sur le Panthéon avant de rentrer chez moi et me voilà déjà allongée dans les jardins du Luxembourg. J’aime mon quartier. J’ai besoin d’aimer : c’est récurrent chez moi.

Chaque matin pour aller travailler, je remonte la Rue Soufflot. Devant le Panthéon, je prends toujours le temps de m’arrêter. Je reste droite face au majestueux monument et me répète chaque jour qui passe « Moi aussi j’aimerai bien donner rendez-vous à Martin dans 10 ans sur la Place des Grands Hommes, on sera sûrement marié et Jules et Jim auront des camarades de jeu à deux jambes ». J’ai 35 ans maintenant. Après ce break furtif et puéril devant ce que la patrie a pu compter d’hommes valeureux, une petite voix intérieure s’empare de moi et me souffle « Ma pauvre Claire. Tu as 35 ans et tu penses comme une adolescente de 16 ans. Quelle naïveté, c’est affligeant !». Martin est l’homme que j’aime. Nous en reparlerons.

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Pour en revenir à Beigbeder, j’aime beaucoup plus son style d’écriture que son look mais c’est un détail car son talent est intact au fil de ses romans. Comptez 4h30 si vous lisez son dernier roman au Luxembourg sinon 2h30 devrait suffire. Les deux heures de différence se répartissent de la façon suivante :

- 30 minutes pour laisser son regard se perdre sur les enfants qui mangent leur glace en en mettant la moitié sur leur tee-shirt.
- 30 minutes pour regarder un homme faire la cour à une femme en s’y prenant comme un manche (homme et manche sont peut-être deux synonymes).
- 30 minutes pour s’imaginer en vacance sur une île des Cyclades ou sur la côte Amalfitaine.
- Enfin, 30 minutes pour observer les solitaires qui peuplent le Luxembourg et imaginer leurs vies à leurs places.

Prendre le temps, laisser les minutes défiler sans regarder sa montre et vivre le dimanche comme un film qui passe au ralenti. Dans un parc avec un peu d’imagination, le film du dimanche soir peut commencer vers 14h00.

Ce jour-là, je suis revenu chez moi vers 18h00. Je le sais car il y a une grande pendule dans l’entrée. J’étais heureuse et toute tatouée. Vous savez le tatouage « spécial parc et jardin », celui qui vous fais des marques sur les coudes après des heures de lecture allongée dans l’herbe. Cela me rappelle mes week-ends d’enfance dans la maison de compagne des parents de maman en Touraine.

Ce que je ne sais pas encore en revanche c’est que quand je sortirai de mon bain, ma vie prendra une tournure pour le moins inattendue. Dans ma tête, le film de mon dimanche soir aurait le scénario suivant : sortir de mon bain parfumé au sel de Guérande, ouvrir une bouteille de rosé fraîche et parfumée, me délecter d’un petit verre en regardant « Un homme et une femme » de Lelouch. Un dimanche soir tranquille et seule. Je vis en couple mais j’ai besoin d’être seule de temps en temps. Martin avec qui je suis depuis 5 ans est formidable. Un mec bien sous tout rapport.


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Il bosse dans la finance et a des revenus qui conviennent parfaitement à mes besoins. L’appartement Rue Corneille lui appartient. 80m2 dans le 5ème ça le fait bien je trouve à notre âge. De toute façon, j’en attendais pas moins car j’ai toujours été attirée par ce qui brille. Pourtant de mon côté, j’ai un job très madame tout le monde. Je travaille dans une petite librairie derrière le Panthéon. Un job tranquille mais qui ne me lasse pas. Les journées ne se ressemblent jamais et les étudiants qui peuplent le quartier changent d’année en année. Ils me font souvent rire.

Sans prétentieux, je suis plutôt mignonne alors ils doivent se repasser le plan genre « La libraire à l’angle de la Rue d’Ulm, elle est vraiment mignonne. J’ai bien regardé, je suis catégorique : elle n’a pas d’alliance. C’est du lourd les gars ce soir je lui propose un rencard ». Je les repère direct les petits malins qui font semblant de s’intéresser à des livres uniquement pour engager la conversation avec moi : ils sont pleins d’audace. Ils me renvoient à moi-même quand j’étais lycéenne. Pour mettre fin à leur fougue, j’utilise mon regard n°3 celui qui amicalement mais fermement leur fait comprendre que c’est peine perdu.

Revenons à Martin. Ma mère ne l’aime pas trop du moins c’est ce que je pense. Elle doit se dire que je suis avec lui uniquement pour son fric. Elle garde ses distances avec lui pour éviter de trop lui faire sentir qu’elle n’accroche pas. Mon Martin n’est pas fou, il se doute bien de tout cela mais il est très fort pour faire comme si tout cela n’existait pas.

Martin est en voyage d’affaire cette semaine. Il part régulièrement. Luxembourg, Londres, Francfort et parfois même à New-York. J’aime bien quand il va à New-York car j’ai l’impression de sortir avec quelqu’un de très important : une sorte de star. Je sais c’est con mais c’est ce que je me dis. En plus quand il revient de New-York, il me ramène des CD que nous n’avons pas chez nous et plein de fringues achetées chez Bloomingdale’s le magasin où travaille Rachelle dans Friends.

J’adore cette série. Je me reconnais dans les personnages c’est pas plus compliqué que cela en fait je crois. Mes friends à moi, enfin mes quatre copines historiques comme j’aime à les appeler me compare souvent à Rachelle. Cela doit venir de mon côté chipie, sentimentale à outrance tout en ayant eu une vie un peu dissolue avant de poser mes valises à côté de celles de Martin. Avant de le rencontrer, c’est vrai que je me suis un peu égarée. Disons plutôt que j’ai joué avec ceux qui voulaient jouer, c’est tout. Pas de bol pour eux, ils ont tous perdu. Comme pour FA-SI-LA Chanter, je ne demande pas la légion d’honneur. J’en étais fière à l’époque, j’en ai honte maintenant. Cette semaine, Martin est à New-York, il revient mardi soir, j’ai hâte d’ouvrir les paquets. Il me dit souvent que je suis sa statue de la liberté...je trouve ca beau. J'adore.

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L’eau de mon bain me semble parfaite : pas trop chaude, ni trop tiède. J’attrape au vol le supplément Fémina du Journal du Dimanche. Il n’y a pas grand-chose dedans mais ça détend comme un dimanche ensoleillé. Il devrait ajouter sur la première de couverture « À lire dans son bain ». Un fond musical brésilien coloré et chaud avec Stan Getz et Joao Gilberto en toile de fond. Les festivités vont pouvoir commencer. J’attends toujours d’être dans les conditions optimales pour commencer à faire quelque chose. Je ne savoure vraiment qu’une fois que tous les ingrédients de mes petits plaisirs sont mis en place. A ce moment précis, une petite voix sourde me dit «Elle est pas belle la vie».

Au loin dans l’appartement -c’est snob de dire cela mais je vous rappelle que nous vivons dans 80 mètres carrés- j’entends le téléphone sonner. Hors de question de sortir de mon bain de jouvence, de toute façon, il y a le répondeur. J’entends vaguement au loin la voix de Martin et le bip de notre message d’accueil qui se déclenche. On a cherché pendant deux jours un message original pour arriver à celui – ci. « Jules et Jim (nos deux poissons rouges) sont seuls dans l’appartement. Ils sont sous l’eau et débordés : ils ne peuvent vous répondre alors laissez votre message ». Là aussi, je ne demande pas la légion d’honneur ! Je n’entends pas de voix laisser de message et me dit que j’ai bien fais de ne pas me lever pour rien.

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20 minutes plus tard. Habillée et toute pimpante, je file dans la cuisine prendre une petite cuillère pour avaler un yaourt à 0%. Je n’ai rien mangé de la journée. 0% c’est dur à avaler mais c’est bientôt l’été alors je prends sur moi. A ma surprise, quelqu’un a du laisser un message car le répondeur clignote. En tout cas, ce ne doit pas être un chanteur d’opéra car je n’ai rien entendu. J’appuie donc sur la touche lecture du répondeur. Une voix anglaise très douce (déjà c’est bizarre), féminine de surcroît (c’est encore plus bizarre), c’est le double étonnement mais là pour le coup ma mère ne m’en voudrait pas. « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? C’est une erreur» me dis-je. Malheureusement je comprends très vite que ce n’est pas une erreur quand j’entends le mot MARTIN. En version sous-titrée « Martin, Bonjour mon French lover adoré. C’est Ashley. Quand revenez-vous à Londres ? Vous avez oublié des affaires chez moi la dernière fois. Autant vous dire Monsieur que j’ai hâte de vous revoir. Appelez-moi vite».

"Je rêve ça veut dire quoi ça !. Quelle connasse, quel salaud". 0% de matière grasse, 100% d’écoeurement. Je balance mon yaourt de colère.

Je m’écroule comme un château de cartes sur le parquet et laisse tomber ma petite cuillère. Rien à foutre. Maintenant, c’est moi qu’il va falloir ramasser à la petite cuillère. Un refrain abrutissant m’emprisonne l’esprit « C’est pas possible, C’est pas possible. Pas à moi, pas lui, pas Martin. Comment a t-il pu lui laisser le numéro de l’appartement, il l’a fais exprès ou quoi…». Je me sentais si forte, si sereine, si épanouie il y a 20 minutes. La roue a tournée. C’est mon tour de souffrance, mon chemin de croix qui commence.

Mes copines me l’ont toujours dit « Avec ce que tu as fais aux mecs dans le passé, il t’arrivera une tuile un jour ». Putain, elles aussi elles m’énervent : elles ont toujours raison. Triste comme un caillou, je pleure comme une madeleine. J’avais tellement confiance en lui. Je ne veux plus le revoir, je ne veux même pas comprendre, écouter ses explications merdiques de banquier. J’ai plus confiance, je me sens sale, meurtrie et dégoûtée. Mes copines n’auraient qu’une phrase à me dire et je ne veux pas l’entendre « Ma pauvre chérie, quel salaud, je n’aurais jamais pensé ça de lui. Il était tellement bien…blah blah blah…enfin tu te souviens on t’a toujours dit….blah blah blah….la roue tourne ». Des mouchoirs vite, je chiale tellement que le parquet va se mettre à flotter pour de bon. Remarque, je m’en fous de lui bousiller son parquet à ce gros con !

Allongée par terre, le regard perdu dans le vide, je ne vois qu’une chose : la petite cuillère qui est devant moi sur le parquet. Je suis dans un tel état que je lui parle « Ta gueule la petite cuillère, qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ?». D’un coup, cette petite cuillère me renvoie à ma mère, à l’enfance. C’est dingue ce qui peut nous traverser l’esprit quand on se sent face à une traversée du désert. Jamais je n’ai pensé à mon enfance en prenant une petite cuillère pourtant à cet instant précis, cette petite cuillère me rassure : c’est du béton armé. Elle me fait penser à l’amour solide et éternel de ma mère. Des images de tendresse me viennent d’un coup «Une cuillère pour papa, une cuillère pour maman ».

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Je décide d’appeler ma mère car je suis convaincue qu’au fond d’elle, elle n’aime pas Martin. Elle sera franche et méchante envers lui. J’ai besoin de ça.

« M’man….»
« Comment vas-tu ma fille adorée. Tu m’appelles pour… »
« Ca va pas du tout….Martin…Snif »
« Quoi, qu’est-ce qui se passe ? »
«….Maîtresse…Londres…Salaud…Snif ».
« Quoi, qu’est-ce que tu dis ? »
« Martin me trompe…. »
« Quoi il a une maîtresse.. Quel ordure...j’en étais sûre»
« Comment ça t’en étais sûre…Snif ? »
« Pas qu’il avait une maîtresse mais que c’était une ordure…une intuition de maman »
« J’ai pas la force d’être trahie maman : je ne veux plus qu’il me regarde dans les yeux»
« Fuis-le. Je l’ai toujours trouvé chiant et puant avec son fric ton banquier»
« Pourquoi tu ne me l’as jamais dit »
« Tu avais l’air heureuse ma chérie…»
« Je t’aime…M’man…» (je redouble de pleurs)
« Arrêtes tu vas me faire pleurer aussi, tu ne m’as jamais dit ça non plus…»
« M’man. Tu vas t’occuper de moi…Snif»
« Bien sûr.... »
« Tu sais j’suis pas belle à voir. Tu vas me ramasser à la petite cuillère »
« T’inquiètes pas ma chérie, j’arrive avec une grande cuillère».

Sa réponse m’arracha un sourire qui me fit un bien fou.

Ma mère est formidable et moi j’ai oublié de lui souhaiter une bonne fête des mères. C'est la cerise sur le gâteau.

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Commentaires

Bonjour ! et félicitations pour cette nouvelle... la structure est fluide et le style sympa et accrocheur, manque peut etre un peu de simplicité sur certains passages, mais le personnage principal est attachant.

Ecrit par : Jubelee | 13.07.2007

Les commentaires sont fermés.